En apportant une nouvelle théologie, les réformateurs ont de fait introduit une nouvelle liturgie dans le culte protestant, dans laquelle le chant des psaumes à côté de la prédication a une place prépondérante.

L'origine du culte réformé se trouve inscrite dans la longue tradition liturgique de l’Eglise romaine. La liturgie dominicale que Calvin va développer puise en effet ses sources dans les textes cultuels de la messe catholique. Cette continuité assume cependant les ruptures théologiques énoncées par la Réforme. Et c’est à Strasbourg que Calvin fait la synthèse théologique en rédigeant une nouvelle liturgie. Lors de son séjour à Strasbourg (de 1538 à 1541), Calvin qui reçoit la charge pastorale de la communauté protestante des réfugiés français, entreprend la mise en oeuvre d’une liturgie. Cette liturgie stras¬bourgeoise de langue française publiée en 1540 et reprise en 1542 à Genève sous le titre « La forme des prières et chants ecclésiastiques, avec la manière d’administrer les sacrements et consacrer le mariage selon la coutume de l’Eglise ancienne », est à la base de la liturgie réformée d’aujourd’hui.

L’inspiration de Bucer
Strasbourg, gagnée peu à peu aux idées réformatrices (i), accueille de nombreuses personnalités. Le dominicain Martin Bucer, passé à la Réforme et devenu pasteur dans le Palatinat, y arrive dès 1523. Il devient l’un des principaux réformateurs de la ville. Pour organiser et célébrer le culte dans l’église Saint-Nicolas-des-Ondes, à la cha¬pelle des pénitentes de Sainte-Madeleine, puis dans l’église des dominicains, Calvin s’inspire de la liturgie strasbourgeoise réformée de langue allemande de 1539, sans doute inspirée par Bucer lui-même, et il en fait une traduction et une adaptation. Les textes mis en parallèles montrent une vraie ressemblance, et notamment la confession des péchés si connue: « Seigneur Dieu, Père éternel et tout puissant, nous confessons sans feinctise devant ta saincte majesté que nous sommes pauvres pécheurs. » (2) La célébration de la sainte cène est évidemment au coeur de cette liturgie.

Faire chanter les fidèles
Calvin, qui aime la musique, prend une part prépondérante dans l’introduction du chant d’assemblée lors du culte réformé. A Genève, dès 1536, après l’abolition de la messe et du chant grégorien, le besoin se fait sentir d’associer les fidèles au chant d’Eglise. Un texte de 1537, sans doute rédigé de sa main, évoque la nécessité de joindre le chant des psaumes « au sermon » (3). Il s’agit «d’élever noz cueurs à Dieu, et nous ésmouvoir à ung ardeur tant d’invoquer que de exalter par louanges la gloire de son nom... La manyere de y procéder nous a semblé advis bonne, si quelques enfants auxquels ont ayt auparavant recordé ung chant modeste et ecclésiastique chantent à aulte voix et disctincte, le peuple escoutant en toute attention et suyvant de cueur ce qui est chanté de bouche, jusque à ce que petit à petit ung chascun se accoustumera à chanter communément » (4).

Certes, on chante le décalogue au début du culte à Strasbourg, mais aussi et surtout les psaumes : en 1539 est édité un premier recueil de 19 psaumes (13 de Clément Marot et 5 de Jean Calvin) (5), et puis àGenève, l’effort technique, musical et littéraire d’édition des psaumes va aboutir à la réalisation d’un véritable chef d’oeuvre évolutif du patrimoine hymnologique protestant, de 1542 (Marot est alors à Genève) avec la publication de « La Forme des prières et chantz ecclésiastiques », à 1543, 1551, et jusqu’à l’intégrale de 1562 qui a été « la plus colossale entreprise des presses genevoises au XVIe siècle et l’une des plus fascinantes réalisations de l’imprimerie de tous les temps» (6). La spiritualité protestante nourrie à cette source vive des psaumes s’exprime ainsi dans la célébration par le chant et s’enrichit de l’écoute des Ecritures enseignées dans la prédication.

François Clavairoly

(i) Un édit de1523 engage le clergé « Ã  ne prêcher que le saint Evangile »; en 1524 le conseil bascule en faveur de la réforme, première messe en langue allemande en 1529 la messe est abolie, le curé de la cathédrale Matthieu Zellprêche les idées évangéliques...

(2) La première liturgie de langue française connue est celle rédigée par Farel en 1533 à Neuchâtel, elle aussi étant une adaptation de la liturgie strasbourgeoise.

(3) Sur l’importance décisive du sermon dans le culte réformé, voir Calvin, Olivier Millet, Infolio, 20. 2008, p 94-108.

(4) Cf Les Psaumes en vers français et leur mélodie, Droz, Genève, 1986.

(5) Ce recueil est intitulé : Aulcuns Pseaulmes et cantiques mys en chant.

(6) Cf Le Psautier de Genève, Bibliothèque publique et universitaire, Genève 1986.