Lundi 16 mars 2009 se tenait au Sénat un colloque « Ethique et Droit » sur le thème : « La loi bioéthique de 2004 à demain... Quels enjeux éthiques ? », organisé par l'Espace éthique de Picardie. La rencontre se déroulait sous la présidence du député Jardé, vice-président de la commission parlementaire Loi de bioéthique et sous le parrainage du sénateur Deneux, membre comme le premier de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Le questionnement essentiel de la journée a été de savoir qui est le médecin : un simple sas, un simple passe-droit ? et si la visée éthique se résume à une « visée de la ‘vie bonne' avec et pour autrui dans des institutions justes » 1.

La journée divisée en deux thèmes intitulés, l'un, « Enjeux éthiques et progrès de la science » et l'autre « Propriété et disponibilité du corps humain ? », a été clôturée par un moment de discussion avec Olivier Jardé.

Enjeux éthiques des progrès de la science

L'innovation technique : la vitrification de l'ovocyte

Le premier thème a été subdivisé en deux sous-thèmes dont « Concilier progrès technique et Liberté-Egalité-Fraternité » qui a été un des moments forts de la journée, tant par certains apports scientifiques que par la vigueur des échanges. Le premier intervenant, le Professeur Boyer, du Service de Médecine et de Biologie de la Reproduction à l'Hôpital Saint Joseph de Marseille, a présenté une nouvelle technique de conservation de gamètes, la vitrification de l'ovocyte. C'est là résultat de vingt années de recherches et de mise au point, le résultat est qualitativement supérieur à celui de la cryopréservation de l'ovocyte.

Traditionnellement quand il y a conservation des ovocytes, elle se fait par cryogénisation lente, ce qui n'est pas sans conséquence, la membrane ovocytaire pouvant notamment être fracturée à cause de la formation de cristaux de glace, et le taux de survie des ovocytes congelés est faible. La vitrification, à cause de sa rapidité, permet d'éviter ces inconvénients ; et plusieurs grossesses après vitrification d'ovocytes matures ont pu être menées à terme à travers le monde. Mais également, depuis peu, des scientifiques peuvent procéder à la vitrification d'ovocytes immatures. Cela permet d'éviter de stimuler à l'aide de traitements hormonaux les ovaires de femmes atteintes d'un cancer ou du syndrome des ovaires polykystes.

Dans tous les cas, une seule stimulation ovarienne est nécessaire. L'œuf vitrifié donne un pronostic d'implantation doublement supérieur à celui de l'œuf congelé selon les méthodes traditionnelles. De plus la technique permet de réduire le nombre d'embryons congelés. Toutefois, les questions éthiques posées par le tri embryonnaire et le sort des embryons surnuméraires ne sont pas résolues.

Selon le Pr. Boyer, plusieurs centaines d'enfants dans le monde nés suite à la fécondation de ces ovocytes cryogénisés, sont en bonne santé. En France, l'Agence de la Biomédecine a donné un avis favorable en 2007 doublement conditionné :

- il doit s'agir d'un progrès thérapeutique majeur ;

- et il ne doit y avoir aucune méthode alternative d'efficacité comparable.

Pierre Boyer a conclu son intervention en se demandant : « Au quotidien, doit-on faire un exercice du droit ou un exercice thérapeutique ? », avant de demander de la réciprocité : « Tous les centres respectent la loi, alors le législateur devrait également penser en thérapeute. » Si l'argument peut sembler juste - et il peut l'être dans plus d'un cas -, le respect de l'humain ne peut se résoudre par une politique de contreparties. Il existe certes des compromis entre diverses positions éthiques, et la bioéthique est avant tout un consensus, mais certains compromis relèvent davantage du moindre mal que d'une amélioration morale des pratiques.

La difficile conciliation de la science et de la devise nationale

Le grand moment de réflexion éthique de la matinée a été celui de l'exposé du Docteur Geoffroy, médecin et philosophe, directeur de recherche au Collège des Bernardins, qui s'est demandé dans quelle mesure « il était possible de concilier le possible (les technosciences) et ce qui est de l'ordre des valeurs (la morale) ». Citant Hernani de Victor Hugo (« Je suis une force qui va » 2) - et ajoutant à ses mots « sans armature » -, Michel-Pierre Geoffroy a dénoncé le scientisme : « La science biomédicale sans cadre serait une force qui va vers un monde meilleur. Cette force qui va n'aurait pas d'autre cause qu'elle-même selon l'opinion répandue. » Cette science qui prétend être désenchantée, serait pourtant selon lui, une croyance métaphysique. Le philosophe a démontré que la science moderne n'a pas évacué la métaphysique dans le sens où elle prétend comprendre de mieux en mieux le monde alors qu'elle s'affirme comme aristotélicienne. Si elle était aristotélicienne et non métaphysique, elle devrait repousser la prétention de compréhension de la physique en un éventuel second lieu, après l'observation du physique 3. La démarche n'est pas critiquée. Ce que le Docteur Geoffroy a mis en avant c'est ce manque de lucidité de la science sur elle-même qui peut être au fondement de bien des dérives en matière biomédicale. Par ailleurs, la science serait une croyance dans la mesure où il s'agit d'une confiance (étymologiquement « cum-fides », « avec foi ») dans le progrès et « dans une sorte d'eschatologie attendue comme rédemptrice ». Partant de ce constant, le penseur a articulé l'étude de cette « métaphysique des mÅ“urs » autour de la devise républicaine française.

Commençant par la Liberté, M.-P. Geoffroy a comparé ce recul des limites de la connaissance à celle de la découverte des Amériques en se questionnant sur la liberté apporté aux indigènes par la liberté de Colomb. Dénonçant la posture anti-discrimination en vogue, il a ensuite mis en évidence la notion d'égalité en biomédecine : le droit à l'enfant que l'on soit sexagénaire ou homosexuel, ou encore le droit de l'enfant à ne pas avoir de maladie génétique (droit illusoire, puisque l'embryon ou le fÅ“tus atteint est éliminé sans avoir pu exercer de volonté). Partant de cette revendication intra-sociétale de l'égalité, il l'a mise en perspective au niveau mondial : « â€˜Certains sont plus égaux que d'autres‘ ... Le coût d'une PMA permettrait de prévenir le paludisme chez 1.000 enfants durant une année et de sauver ainsi des dizaines de vies. » Enfin, le Docteur Geoffroy s'est penché sur la notion de fraternité, référence à une filiation commune, pour énoncer sa conviction que la morale de la techno-science évacue cette notion au profit de celles de solidarité, de pitié et de compassion. Selon lui, ces notions intimement liées peuvent se comprendre comme une préoccupation de soi plutôt que comme un réel souci de l'autre : la solidarité, à laquelle s'associerait la pitié, viserait à ne pas se culpabiliser ; et la compassion plus altruiste se dégraderait avec le temps. Ainsi la Fraternité serait devenue un élément inefficient de la devise républicaine.

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