Un hommage avait été rendu dimanche dernier au pasteur Edner Jeanty lors de la célébration de la Réforme pour sa contribution à la traduction de la Bible en créole. Une version haïtienne toutefois peu utilisée lors des cultes évangéliques.
Par Jonel Juste
Disons-le d’emblée, dans les temples évangéliques le français fait une rude concurrence au créole, qui est pourtant la langue de la majorité des croyants. La Bible en créole n’a pas le même traitement que la Bible en français, qui est davantage utilisée, surtout à Port-au-Prince.
Le révérend pasteur Edner Jeanty à qui une plaque d’honneur a été décernée le dimanche 26 octobre lors d’une soirée de commémoration de la Réforme protestante est plutôt fier du travail qu’il a réalisé il y a 23 ans avec le Dr Roger Désir, prêtre épiscopalien, l’agronome Carrié Paultre et le pasteur Pauris Jean Baptiste : la traduction de la Bible en créole.
Âgé de 74 ans, le Docteur Edner Alphonse Jeanty qui a passé 18 ans de sa vie (de 1967 à 1985) à traduire la Bible dans la langue parlée par tous les Haïtiens en parle aujourd’hui comme d’«un travail formidable».
«C’est l’un des plus gros cadeaux que le secteur évangélique ait fait à la communauté haïtienne», lance-t-il enthousiaste, interrogé par HPN lors de la célébration de la journée internationale du créole.
Cette traduction était en effet une grande première à l’époque et une grande avancée pour la langue de la totalité des Haïtiens qui, dans les années 80, se battait encore pour une reconnaissance officielle. Elle a contribué à l’émancipation de la majorité des Haïtiens.
Cependant, l’on peut malheureusement constater que cet immense travail ne reçoit pas la considération qui lui est due, car la Bible en créole est peu utilisée par les adeptes du protestantisme au cours du culte et encore moins lue du haut de la chaire.
Les organisateurs de la cérémonie 26 octobre se sont d’ailleurs félicités de présenter la soirée du dimanche totalement dans la langue maternelle, une façon de l’honorer et pour faire le pont entre la célébration de la Réforme et la journée internationale des langues et cultures créoles, le 28 octobre.
Entre Réforme et créole, il y a certes un lien, s’il faut se rappeler l’une des retombées du mouvement initié par les Martin Luther, Jean Calvin, John Wyclif et Jean Huss : la traduction de la Bible dans les langues «vulgaires» qu’étaient alors le français ou l’anglais. C’était des langues du peuple comme l’est aujourd’hui le créole et leur traduction du Livre sacré était considérée comme un sacrilège par l’Église catholique qui a en interdit la lecture et a destiné au bûcher, accompagnés parfois de leur auteurs, bon nombre de ces versions non latines.
C’est peut-être animé par cette flamme réformiste que le pasteur Jeanty s’est lancé dans cette grande aventure que la traduction en créole haïtien des Saintes Ecritures, ce qui s’est avéré être un travail colossal.
Mais passé cet exploit, il faut se rendre à l’évidence. La traduction créole de la Bible est comme toute prouesse haïtienne : elle est unique, dans le sens qu’elle ne se renouvellera jamais ou pas avant des siècles.
La version haïtienne de la Bible était un projet noble et digne que le pasteur Edner Jeanty et consorts ont pu mettre à terme. La Bible en créole est un motif de fierté pour tout créoliste qui veut s’enorgueillir. Et il aura raison puisque c’est le seul créole français qui dispose d’une Bible intégralement traduite. Le seul à compter en son sein l’un des livres les plus distribués et des plus connus au monde, un pièce maîtresse de la littérature universelle dont les principes guident la vie de millions de gens. Ce qui n’est pas donné à un patois, ni à un dialecte.
Mais l’un des handicaps de cette traduction est que l’objet-livre lui-même, l’objet-fierté est considéré comme un fardeau par le chrétien évangélique qui refuse souvent de le porter.
Le chrétien évangélique préfère plutôt emporter avec lui la version française de Louis Second, plus léger et plus pratique, même s’il a des fois des difficultés à l’utiliser car la population protestante, estimée à 40%, n’est pas plus francophone que le reste de la population haïtienne. Une chose à noter toutefois est que beaucoup de protestants ont une mémoire prodigieuse et connaissent des versets bibliques voire de longs chapitres par cœur qu’ils récitent lors des cultes.
Cependant, dans l’ensemble, la langue utilisée lors du culte et surtout dans les lectures publiques, les livres des leçons dominicales ou les chants, le français, demeure peu comprise par bon nombre de croyants, à l’exception peut-être des jeunes scolarisés et d’adultes plus avancés. Peut-être que dans ce domaine-là aussi doit-on faire acte de foi.
La langue française dans les églises protestantes a une grande influence. Son poids pèse aussi lourd que les «Béni soit l’Eternel» ou «Merci Jésus», «Gloire à Jésus» que le créole intègre tels quels. Le français, on ne le parle pas au temple, mais on le chante, le répète, le déforme, le reformule. C’est la langue des versets de mémoire et des psaumes que le chrétien évangélique récite dans diverses circonstances : prière, évangélisation, chasse aux mauvais esprits, des domaines où le créole serait, ma foi, plus efficace !
Mais cela ne signifie pas que le créole n’a pas sa place. C’est la langue des sermons (peu de pasteurs se risquent à prêcher en français sauf dans certaines églises), d’autres parties aussi importantes du culte comme les «témoignages», les prières, mais aussi celle des chants d’adoration et des «chœurs» qui remplacent peu à peu les pièces classiques du sacro-saint «Chant d’espérance», recueil de la liturgie protestante écrit dans les deux langues.
La traduction créole aurait dû faire l’objet d’une meilleure utilisation et non reposer sur les étagères. Les raisons de ce désintérêt se situent entre le manque d’attrait du livre, son volume (la taille des bibles se réduisent aujourd’hui de plus en plus), son prix, la désuétude du créole utilisé et, pourquoi le cacher, un peu de snobisme.
jgli02@yahoo.fr













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