NDLR : Classé dans la rubrique "Opinions" de La Tribune. A prendre donc comme telle. Mais vision de l'évolution des orientations économiques en fonction de la foi au fil des siècles intéressante à lire. Comme il n'existe pas de rubrique "Economie et Foi", on pourra toujours dire que d'autres choix de rubrique seraient aussi judicieux...

La violence de la crise financière et économique a mis au jour les déséquilibres de notre monde. Cette semaine, « La Tribune » donne la parole à cinq intellectuels, pour qu'ils livrent leur regard sur les racines du mal. Aujourd'hui, un historien (université de Trieste) voit dans la crise la fin du procès séculier de la foi dans les pouvoirs charismatiques à la confiance dans les pouvoirs sacrés du monde de la finance.

On peut affirmer aujourd’hui que la crise économique est en train de déboucher sur une crise de confiance. La confiance des « gens communs » dans les maîtres anonymes, voire charismatiques, de la finance s’est effondrée dans un climat de peur au moment même où l’on découvrait les manquements des gestionnaires de l’argent et du crédit. La haute finance, perçue comme la magie d’une monnaie désincarnée, montre sa face obscure : la perte de l’épargne, autrement dit la possibilité d’offrir un avenir à une vie sociale a disparu. Ce que les hommes du Moyen Âge et de l’Âge moderne nommaient en latin « fiducia » (confiance) dans la machine sociale en tant qu’organisme administré par des pouvoirs plus ou moins sacrés, mais certainement supérieurs, apparaît aujourd’hui un objet, sinon un mot, sans valeur. Aussi, peut-on s’interroger sur la relation qui existe, a existé, entre une confiance générale dans la puissance financière de sujets invisibles, confirmée et divulguée par les médias, et l’élaboration chrétienne occidentale d’une foi tant économique que civile.

Entre le Moyen Âge et les débuts des Temps modernes, une relation étroite s’est nouée entre la foi (au sens religieux du terme), la confiance dans le contrat et l’identité civique occidentale. Elle découlait de langages théologiques chrétiens qui, à travers la notion du corps sacré de la communauté des élus, avaient imposé l’idée d’inclusion, religieuse mais aussi économique, au sein du groupe des fidèles.

À l’origine, ce processus historique et conceptuel s’enracina dans une pratique élitaire de la pauvreté évangélique. En effet, la volonté de savoir comment se conformer à l’imitation du Christ avec ses possibles significations concrètes au quotidien, c’est-à-dire économiques et juridiques, conduisit à une analyse spécifique des comportements marchands, entendus comme témoignages vérifiables d’appartenance à la communauté des fidèles.

Dans cette élaboration d’une administration sacrée des biens, gérée par les chrétiens dans une perspective institutionnelle ou, au contraire, en se dépouillant d’eux selon les critères d’une pauvreté légalement régulée, était déjà visible une solide connexion entre foi (dans la communauté chrétienne comme image du corps du Christ) et confiance (des fidèles les uns vers les autres).

Pourtant, les écrits des théologiens-économistes catholiques – des franciscains et des dominicains d’abord, des jésuites ensuite – orientèrent de plus en plus cette logique vers une analyse subtile et précise, diffusée sous la forme de traités, de manuels pour la confession, de sermons, focalisant la notion d’équilibre du marché autour de la personnalité experte et avisée du « marchand » (mercator) capable, grâce à ses vertus professionnelles et religieuses, d’optimiser les profits économiques d’une communauté dont le succès était finalement le premier reflet du salut.

Si on lit les écrits économiques des experts de la foi du XIIIe siècle jusqu’à la fin du XVe siècle, on voit clairement le rôle joué par le commerçant-financier, l’agent de change, l’administrateur ou l’entrepreneur promoteur des grandes compagnies marchandes et bancaires. Ces personnages, représentants d’institutions sociales et économiques évoquant l’idée d’une richesse collective, sont montrés comme les véritables auteurs du « bien commun », pourvu qu’ils soient identifiés par leurs habitudes et comportements comme membres authentiques du corps communautaire des chrétiens. La renommée, malgré l’ambiguïté d’une réputation acceptée et reconnue par les pouvoirs charismatiques, devient dès lors la preuve d’une appartenance sociale qui, à son tour, donne confiance aux gens.

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