La Maison-Blanche avec l'aide de Dieu

Marie Forestier, le 09-10-2008

À trois semaines du scrutin, le vote des évangélistes s'annonce déterminant, surtout pour John McCain qui n'arrive pas à combler son retard sur Barack Obama. Il lui restait deux débats pour tenter de s'imposer malgré la crise financière.

Les évangélistes, pour qui les questions morales (l'avortement en tête) guident le vote, représentent un électeur sur quatre.Ces protestants, qui suivent la Bible de façon littérale et qui ont souvent vécu une expérience de conversion (les « born again »), sont connus pour leur activisme religieux et politique, surtout en période électorale. Leur vote sera donc très important et même déterminant dans quelques États clés comme la Floride, la Virginie, l'Ohio et le Colorado, où ils sont très nombreux.

Cette "droite chrétienne" pouvait faire la force de John McCain, en recul dans les sondages réalisés avant le débat de ce mardi 7 octobre (le dernier face-à-face aura lieu le 15 octobre). Mais les évangélistes seraient en perte de vitesse dans le paysage politique américain, du fait de leur profonde transformation. Aucun des deux candidats à la Maison-Blanche, trop atypiques, ne les rassemble unanimement sans équivoque. Il y a quelques mois, pressé de répondre sur la place du Christ dans sa vie, John McCain avait éludé : « La religion, à mon sens, est quelque chose entre Dieu et moi. » Barack Obama, converti au protestantisme à l'âge adulte, explique pour sa part que le Christ est « l'ingrédient qui manquait à ma vie ».

Les électeurs s'interrogent car les pistes sont brouillées : en 1960, John Kennedy demandait aux électeurs d'ignorer sa religion (il était catholique, dans un pays majoritairement protestant) ; en 2000, George Bush citait Jésus comme son philosophe préféré ; cette année, le candidat républicain,qui devrait être le plus ferme sur ces thèmes, hésite à exprimer ses positions morales avec fermeté, alors que le candidat démocrate parle ouvertement de sa foi et multiplie les gestes en direction de l'électorat religieux conservateur.

Les évangélistes sont pourtant le noyau de l'électorat républicain. En 2004, 78 % d'entre eux avaient voté pour George Bush, ils représentaient près de la moitié de son électorat. Bush avait dû ce succès au lien personnel construit par le candidat avec ces électeurs, à l'accent mis sur les questions morales et à une stratégie conduite sans faille. Les républicains n'avaient pas connu une telle mobilisation depuis l'élection de Ronald Reagan.

Seul président démocrate élu depuis les années 1980, Bill Clinton avait réussi à obtenir un tiers des votes évangélistes. Son camp a retenu la leçon au profit de Barack Obama, pour ce scrutin du 4 novembre. De chaque côté, des spécialistes de l'électorat religieux ont été engagés. Et les deux candidats ont multiplié les rendez-vous avec les chefs des églises et des associations influentes.

John McCain peut-il répéter le succès de son prédécesseur ? Un très récent sondage le crédite de 71 % des voix évangélistes, contre 21 % pour Obama.Mais la moitié seulement de cet électorat soutient le candidat républicain avec enthousiasme, soit deux fois moins que pour Bush en 2004. Il s'agirait d'un vote anti- Obama plutôt que pro- McCain, selon certains analystes.

Réticent à parler de sa foi, McCain n'arrive pas à créer le même lien personnel que Bush. Ses adversaires ont ressorti qu'en 2000, il avait même qualifié Pat Robertson et Jerry Falwell, deux chefs de file évangélistes historiques, d'« agents d'intolérance ». Les fidèles n'avaient pas apprécié. Certains s'en souviennent. Le contexte actuel ne serait pas très porteur. « On constate une érosion du soutien évangéliste pour les républicains, due à une désillusion envers la politique républicaine », explique Randall Balmer, professeur d'histoire religieuse. Jugé un peu mou sur la question du mariage homosexuel (même s'il y est opposé), critiqué pour son soutien à la recherche sur les cellules souches, le "franc-tireur"McCain a pris un mauvais départ avec son électorat de base. « Au début, il ne parlait même pas de la question de l'avortement, s'étonne le révérend Richard Land, un des dirigeants de la Convention baptiste du Sud (seizemillions de membres), dont l'église de McCain fait partie. Les gens se demandaient s'il était fermement engagé. »

Malgré cela,McCain a gagné depuis juin dix points dans les sondages au sein de l'électorat évangéliste. Il s'est montré convaincant en août, lors d'un entretien retransmis à la télévision avec Rick Warren, le pasteur d'une mega church évangéliste de Californie. À la question de savoir à partir de quand accorder des droits au foetus, sa réponse a été immédiate – « Au moment de la conception » –, déclenchant les applaudissements de l'assemblée. À la même question, Obama a botté en touche.

"Qui Jésus élirait ? Barack Obama"

John McCain a marqué des points en racontant un épisode de sa captivité au Viêtnam. Un matin de Noël, devant sa cellule, son garde vietnamien s'approche et dessine une croix sur le sol avec sa sandale. L'Américain et le Vietnamien restèrent pendant quelques minutes debout, côte à côte, à vénérer la Croix, avant que le garde ne l'efface et s'éloigne. « Pour moi c'était la foi, raconte McCain. La foi qui unit et ne divise jamais… Je suis prêt à engager ma vie pour la défendre. »

Le meilleur argument de McCain en direction de cet électorat est bien sûr le choix de sa colistière, Sarah Palin. « Elle consolide le soutien des évangélistes au ticket républicain et elle suscite l'enthousiasme », explique John Green, analyste spécialiste de la religion et de la politique américaine au Pew Research Center. Mère de cinq enfants, dont un soldat engagé en Irak, un bébé trisomique et une fille de 17 ans enceinte qui garde son bébé, elle se qualifie d'« aussi pro-vie qu'un candidat peut l'être. »

« Sarah Palin apporte une confiance énorme chez les évangélistes sur le fait que McCain mettra en place une administration pro-vie, souligne le révérend Richard Land. Elle est sans doute la dirigeante la plus proche de Bush pour les évangélistes, perçue comme l'une des leurs. » Membre d'une église pentecôtiste avant de rejoindre une église évangéliste plus traditionnelle, elle s'oppose fermement au mariage homosexuel et envisage d'enseigner les théories créationnistes aux enfants. Sur l'Irak, on l'a entendu dire ceci lors d'un office : « Priez pour nos soldats à l'étranger, envoyés par nos dirigeants en suivant un plan décidé par Dieu. »

Sarah Palin peut réconcilier les ultraconservateurs avec McCain mais la donne a un peu changé. Le renouvellement générationnel des pasteurs laisse place à des chefs moins directifs sur le plan politique. Lors des élections de mi-mandat, en novembre 2006, les dirigeants évangélistes Rick Santorum, candidat à sa réélection comme sénateur de Pennsylvanie, et Kenneth Blackwell, qui briguait le poste de gouverneur dans l'Ohio, ont largement perdu face aux démocrates, qui ont réussi à convaincre les électeurs que les républicains n'avaient pas le monopole des valeurs morales.

Marquer son opposition déterminée à l'avortement n'est plus une garantie pour récolter les suffrages évangélistes. « Les préoccupations des jeunes se sont élargies, estime Patton Dodd, un spécialiste des évangélistes pour le site belieftnet.com consacré à la spiritualité, engagé dans une organisation évangéliste. Ils en ont assez d'être automatiquement associés aux républicains. »

Avant les primaires, le magazine chrétien Relevant avait fait voter ses lecteurs pour savoir qui, d'après eux, « Jésus élirait ».Obama était arrivé en tête sur douze candidats. « Les jeunes évangélistes se soucient de l'environnement, du sida, de la torture, du Darfour, de la pauvreté et de la faim, souligne Dodd. L'avortement et la question homosexuelle comptent toujours, mais ne sont plus les déterminants de leur vision politique. »

Gabe Lyons, 33 ans, dirige une organisation communautaire à Atlanta, vouée à soutenir les initiatives culturelles liées à la foi. « Les jeunes ne choisissent pas un candidat en fonction d'une seule question ou d'un parti, mais en fonction d'un vaste éventail de sujets, explique-t-il. Beaucoup sont encore indécis ». Patton Dodd va plus loin : « Certains ont basculé. Je dirai que c'est 50-50. »

15 % des Américains croient qu'Obama est musulman

Élevé par un beau-père musulman non pratiquant et une mère protestante non pratiquante, Obama s'est converti au protestantisme à l'âge adulte. « Quand je travaillais comme organisateur communautaire avec d'autres églises, j'ai laissé Jésus entrer dans ma vie. J'ai appris que mes péchés pouvaient être rachetés », raconte-t-il. Cet épisode trouve un large écho chez les born again.

« Les démocrates ont compris qu'ils devaient apprendre à parler le langage de la foi, note Randall Balmer.Obama se rapproche de Bill Clinton dans sa façon d'évoquer sa foi. » Pendant les primaires, Obama faisait distribuer des livrets intitulés « Chrétien engagé » et « Appelé vers le Christ ». Il a aussi enrôlé Ted Strickland, gouverneur de l'Ohio, ancien pasteur méthodiste, et Tim Kaine, gouverneur de Virginie, ancien missionnaire catholique. Son programme prévoit d'augmenter les services sociaux assurés par les Églises et d'établir un partenariat entre les organisations religieuses et la Maison-Blanche.

Obama n'a pas complètement éteint la polémique sur son identité : en juin dernier, 15 % des Américains pensaient encore qu'il est musulman. « Il est encore tôt, l'effet ne se fait peut-être pas encore sentir, estime John Green, du Pew Center. Les problèmes économiques peuvent aussi rendre les évangélistes plus ouverts à un vote en faveur d'Obama. »