NDLR: On lira avec intérêt le récit de son compagnon de captivité, un pentecôtiste, qui monta parmi les captifs une cellule de prières, et à qui Ingrid Bétancourt estime devoir la vie... Quand au retour vers Dieu d'Ingrid Bétancourt, il s'est malheureusement effectué à moitié, déformé par le prisme de la religion romaine et de ses intermédiaires, notamment "Marie".
Ingrid Betancourt, le poids des mots. Après six ans de solitude spirituelle, le besoin de parler et l’obligation morale de témoigner et de continuer à lutter pour obtenir la libération des derniers otages retenus dans la jungle. «Je ne pense pas que l'on puisse donner à la violence des réponses violentes.» Une semaine après sa libération, Ingrid Betancourt parle, explique, analyse, philosophe. «Par obligation morale.» Nos confrères de «Libération» ont recueilli son témoignage. Une leçon humble et lumineuse.
• La jungle
«Durant ces six ans et cinq mois de captivité j'ai dû rencontrer plus de 300 guérilleros de tous les âges, de toutes les conditions. De ces 300, il n'y en a pas plus de deux ou trois qui ont eu un comportement cohérent de compassion.
Les FARC jouent sur les sentiments. Ils vous torturent et vous traitent comme un chien, mais s'ils ont besoin de quelque chose, alors les personnages se transforment: ces êtres horribles deviennent différents et vous parlent avec gentillesse. Vous vous demandez si ce sont les mêmes qui vous parlent... Ceux-ci, je ne les compte pas. Mais je compte ces deux ou trois personnes qui malgré le poids du groupe, malgré le fait de savoir que s'ils avaient un comportement différent avec moi, ils risquaient d'être punis, jusqu'à passer en conseil de guerre et être fusillés.
Concrètement, à un moment donné j'étais très malade et j'ai eu besoin de médicaments, il y a eu une personne qui a pris le risque de me passer en cachette des médicaments.
... Dans la jungle on souffre beaucoup mais ce qui fait le plus souffrir c'est la souffrance de ceux qu'on aime.
Je rêvais de découvrir le nouveau visage de mes enfants. Je vivais dans le bonheur de retrouver mes enfants. En même temps, je savais qu'ils allaient être différents. A sept ans de distance je craignais de ne pas avoir cette possibilité de recréer cette complicité que j'avais avec eux. Et je suis maintenant dans le meilleur des mondes parce que tout ce dont j'avais peur ne s'est pas révélé vrai.
• Les FARC
Ils ne sont pas idéologiquement convaincus ni convaincants. Ils se donnent toutes sortes de raisons possibles pour se convaincre qu'ils vont parvenir au pouvoir par la force. Mais je ne pense pas qu'ils y croient vraiment et c'est de moins en moins probable. Tout ce qui s'est passé pour les FARC depuis le début de l'année est pathétique. Ils doivent vivre des moments très durs.
Les FARC, c'est le règne de la doctrine. Tous les jours, ils prennent ces gamins guérilleros et ils les amènent dans une sorte d'espace qu'ils appellent «la classe» et ils sont endoctrinés, tous les jours, tous les jours...
Il faut ouvrir des espaces politiques dans lesquels on puisse trouver les moyens de se parler. Les FARC sont aussi des enfants de la Colombie. Elles ont fait beaucoup de mal et continuent à en faire, mais il faut qu'ils se rendent compte que ça y est, c'est fini, qu'il faut qu'ils arrêtent leur truc.
• La foi
Je ne pense pas que l'on puisse donner à la violence des réponses violentes. La seule réponse à la violence c'est une réponse d'amour. Pour moi, en l'occurrence, une réponse chrétienne, parce que c'est ma foi à moi, mais ça pourrait être le bouddhisme ou autre chose. On peut être amené à haïr une personne de toutes les forces de son être mais on peut trouver le soulagement de cette haine par l'amour. On ne peut pas aimer quelqu'un qui vous a fait du mal, mais par contre je trouvais dans le Christ une façon de me créer une sorte de tremplin. Ainsi, je me disais d'Untel: «Je le déteste mais pour toi, Jésus, je ne vais pas dire que je le déteste.» Et le fait de ne pas mettre ce mot de haine dans ma bouche, c'était un grand apaisement. Par exemple, je me souviens de ce commandant «Gafas» (le chef du peloton chargé des otages, ndlr) qui était si horrible, si cruel. Il s'asseyait devant moi et je parvenais à lui sourire...
Dans une ambiance de solitude spirituelle où tout n'est qu'ennemis et agressivité, j'ai dû apprendre à ne pas réagir comme je réagissais lorsque j'étais libre et que j'étais entourée de gens qui m'aimaient, apprendre le silence, apprendre à baisser la tête. A certains moments donc, la seule personne avec qui je pouvais parler, intérieurement, c'était la Vierge.
J'ai réussi à pardonner. Pas seulement les geôliers, parfois aussi les compagnons (otages, ndlr) avec qui les relations sont parfois difficiles. On doit pardonner aussi, et c'est plus subtil, ces amis qui ne se sont pas rappelés à vous. Ces gens sur qui vous comptiez et qui vous ont fait défaut. Ces personnes que vous aimiez et que vous avez entendu dire des horreurs du style: «De toute façon, si elle a été prise en otage, c'est qu'elle l'avait cherché.» Autre chose qui me faisait très mal c'était d'entendre des gens dire: «C'est la guerre, il y a tellement de morts dans ce pays qu'elle n'est juste qu'une victime de plus.» Quand on prend conscience que sa vie est juste un numéro, c'est très dur. Alors pardonner, j'ai eu beaucoup de choses à pardonner mais c'est fait.
• La politique
Il y avait deux catégories de prisonnier chez les FARC. Ceux qu'ils appelaient les «prisonniers de guerre», militaires et policiers, et les prisonniers politiques comme moi. C'étaient les plus haïs de tous (par les FARC), considérés comme ces salauds responsables de la «guerre». Les FARC avaient un caractère messianique: ils disaient être les seuls à mener le combat pour les Colombiens, avec des armes. Je leur disais que j'avais combattu aussi, avec des idées. Donc j'avais toujours envie de leur dire: «Mais comment osez-vous croire que votre combat est meilleur que le mien?» En vertu de quoi osent-ils penser qu'ils sont les seuls à pouvoir faire du bien à la Colombie? Moi aussi je me bats pour la justice sociale. Et contre la corruption. Eux provoquent la corruption. Paient des gens au sein de l'Etat pour faire passer leurs armes, la drogue.
Ce mot de politique a une connotation négative. Je n'ai pas envie de travailler dans cet espace. J'ai envie de me battre pour des choses qui ont à voir avec la politique. Parce que changer le monde ça passe par la politique. Il faut parler politique mais pas entrer dans cette politique qui consiste à chercher comment faire nommer son cousin ambassadeur.
Priorité est de payer ma dette. La première dette à payer c'est à mes enfants, parce qu'ils ont beaucoup souffert. Ils ont combattu, ils ont dû faire face. Ils attendent maintenant de moi que je les défende. Je veux être un bouclier pour éviter qu'ils souffrent.
Mais mon second combat c'est pour les otages qui sont restés là -bas dans la jungle. On ne peut pas les oublier. Si les gens ont vu en moi une sorte de symbole, c'est ce qu'on me dit tout le temps, tant mieux, mais n'oublions pas ceux qui sont en train de souffrir là -bas. Si depuis mon cercueil végétal, en captivité, j'arrivais à mobiliser les gens, eh bien maintenant je pense que c'est une obligation morale de parler, de raconter, de témoigner.
Le 20 juillet il y a une grande marche en Colombie pour demander la libération des otages. Pour dire aux FARC: arrêtez, ce que vous faites est infâme. Il faut qu'ils sachent qu'ils sont bannis de la communauté internationale. Cette marche est importante. Je veux que ce combat ne soit pas seulement celui des Colombiens. C'est le problème de tout le monde. Les otages ont besoin qu'on lutte pour eux comme tout le monde a lutté pour moi.
• Le retour en Colombie
Je n'ai pas peur mais je suis prudente. J'ai trop entendu de gens me dire ces dernières années que (l'enlèvement) était de ma faute à moi. Ce n'était pas ma faute. Aller à San Vicente (le 23 février 2002 où elle a été enlevée, une zone à risque, ndlr) avait été une décision de principe.
Tout ça c'est fini, c'est passé, mais maintenant je me dois aux miens et les miens me disent: «On a peur, sois prudente.» Donc je suis prudente. Quand je rentrerai en Colombie, je ne préviendrai personne pour que ma famille soit tranquille. C'est chez moi la Colombie comme c'est chez moi la France. Quand je suis en France la Colombie me manque, quand je suis en Colombie la France me manque.
Les Colombiens auraient tort de mal prendre mon absence à la marche du 20 juillet. Parce que nous sommes en train de rameuter la terre entière justement pour que les Colombiens voient qu'ils ne sont pas seuls, que tout le monde est là et que ce n'est pas parce que notre libération a été un succès que c'est fini, qu'on peut partir en vacances. On n'est pas en vacances, on est tous en lutte.
Quand je vois ici à Paris des gens du Mali ou du Maroc qui m'embrassent, je me dis que la Colombie a retrouvé sa place dans le monde. Ce n'est plus la Colombie-paria des narcos, des paramilitaires, des guérillas.













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