André Chouraqui est mort le 9 juillet à Jérusalem. Ce grand intellectuel franco-israélien avait 89 ans. Juriste, maquisard dans la Haute-Loire, conseiller de Ben Gourion, maire adjoint de Jérusalem, historien, poète, dramaturge, il était l’auteur d’une magistrale traduction de la Bible en 26 volumes : dont une « rétroversion » en hébreu (puis en français) du texte grec des évangiles.

A l’heure où l'ignorance médiatique parisienne tente d’accuser d’« antisémitisme » le missel de Jean XXIII (!), relisons ce que Chouraqui écrivait en 1979, dans la préface à sa traduction du Nouveau Testament * :

« Toute lecture du Nouveau Testament, y compris du corpus paulinien, souligne bien l’unité de l’univers spirituel et culturel des Hébreux, efface des frontières que les rivalités religieuses, aggravées par les grandes tragédies de l’histoire, avaient édifiées entre le monde juif et le monde chrétien. Restitué à son contexte historique et à son substrat sémitique, le Nouveau Testament, sans rien perdre de sa substance théologique, prend tout le relief d’une irrésistible authenticité. »

Et sur l’évangile de Jean : « Son symbolisme, inhérent à la pensée hébraïque, s’enracine cependant dans les faits, dont il souligne la signification théologique et sotériologique. »




Dans la même préface, Chouraqui écrit ceci sur Jésus de Nazareth (« Iéshoua ») :




« Il a une voix qui lui est propre, unique, inoubliable pour tous ceux qui en entendent les âpres accents… Il annonce avec génie, en d’inoubliables paraboles, le royaume qui vient, la parousie et le jugement dernier qui, dans un monde proche de sa fin, rétablira le règne lumineux de son créateur, IHVH Elohim. Iéshoua n’est pas un rabbi comme il en est tant, il n’est pas non plus un prophète ordinaire : il émane de lui une puissance qui ébranle les masses auxquelles il s’adresse de préférence, le ‘am ha-harès, le « peuple de la terre », les humbles, les déshérités méprisés par les sadducéens, par les scribes et même par les pharisiens… Les pharisiens, intrigués par ce rabbi dont l’originalité les dépasse, sont mortifiés de ses critiques, de leurs faiblesses et de leurs échecs. Les sadducéens ont des raisons plus précises de lui en vouloir, lui qui s’est conduit en maître d’un sanctuaire dont ils ont le contrôle, lui qui tourne en dérision leur refus de croire en la résurrection des morts… Tous sont d’accord sur un point : celui de se débarrasser du problème posé par ce messie en le livrant au plus vite aux Romains.

…Mais le caractère en vérité exceptionnel, unique, de la vie et de la mort de Iéshoua se trouve dans les fécondités de sa brève existence. L’esprit se trouve confronté à des réalités si puissantes et si contradictoires qu’il hésite à leur donner une explication de type naturaliste sans avoir à recourir au traditionnel appel au surnaturel. Une musique retrouvée, ai-je écrit en parlant de ce livre l’Evangile où l’un des pionniers de la renaissance d’Israël, Jossèph Haïm Brenner, reconnaissait « l’os de nos os, la chair de notre chair ». C’est son chant qu’il est urgent de retrouver, son chant annonciateur d’espérance, d’amour, de vie. Au lieu d’en alimenter ces lamentables polémiques, ces guerres, ces schismes, ces controverses, qui ont fait le déshonneur de l’humanité, sachons découvrir en cette Annonce un lieu privilégié de rencontre, d’inspiration, de paix et de salut.

Et puisque je suis, semble-t-il, le premier en Israël à avoir traduit et commenté l’ensemble des livres du Nouveau Testament, ce texte toujours neuf après les vingt siècles dont il a si largement inspiré l’histoire, qu’il me soit permis de le dire avec un autre fils d’Israël, Emil Ludwig, l’auteur d’une biographie de Jésus : Le Fils de l’homme : « Il n’entre pas dans le caractère de cet ouvrage de troubler la foi en la divinité de Jésus-Christ chez ceux qui vient de cette foi, mais au contraire de prouver la réalité de l’humanité de Iéshoua à tous ceux qui la tiennent pour une invention.. » >>







Beaucoup aujourd’hui ne tiendraient plus ces propos, mais Chouraqui les tient. Nous aussi.







(*) Desclée De Brouwer 1985.

(**) Sur la datation des évangiles, André Chouraqui écrit : « Il semble qu’il faille retenir ici pour l’essentiel la thèse de John A.T. Robinson (Redating the New Testament, Londres 1976), dont l’argumentation se fonde sur l’importance de 70, année de la destruction du Temple de Jérusalem. L’évangile de Matthieu n’aurait pas pu être écrit après cette date sans parler explicitement de cet événement. »